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Se faire piéger à Madagascar


Après trois semaines passées en Afrique du Sud, je me suis dit que j’étais bien en selle pour aller voir ailleurs ce qui se passait. Mon vol quittait la métropole (JNB) pour la capitale de Madagascar, un nom imprononçable : ANTANANARIVO. Les Français la nomment Tananarive, c’est plus facile.  Toujours est-il que je prends mon vol sur Air Madagascar à bord d’un vieux 737. Je me demande même s’il ne s’agissait pas d’un 707. En entrant à bord, une odeur de moisi et d’humidité me saute au nez. Les sièges rouges et tachés ne me disaient rien de bon. Le personnel était très gentil et entendre parler français après trois semaines intensives d’anglais me faisait du bien.

Passeport
Le fameux visa. On devait aller le chercher en personne au Consulat honoraire de Madagascar dans un sous-sol de Longueuil…

Mort imminente

Les trois heures du vol se sont bien déroulées jusqu’à l’atterrissage. Le pilote annonçait un atterrissage turbulent… Une fois l’approche débutée, de forts vents de côté nous faisaient valser de gauche à droite. Pour me changer les idées, je décide d’entreprendre une conversation avec mes voisins de sièges, un couple d’enseignants Français, Mme et M. Dardennes. Mais plus la discussion avançait, plus les secousses étaient fortes et nombreuses. Par les hublots, on voyait un violent orage. Je continuais de discuter sans écouter, le couple faisait aussi la même chose; une manière de dissimuler notre peur de mourir dans un écrasement d’avion… Au moment de l’atterrissage, c’était pire que jamais. L’avion touche le sol. Au dernier instant, le pilote met pleins gaz et on redécolle tel un avion de chasse qui monte à la verticale ! Cloué au siège par la force G, je m’efforce de garder mon calme, je ne peux plus parler. Est-ce que j’avais regardé trop de films de catastrophes en avion depuis mon enfance ? Peut-être, mais je n’ai jamais eu peur de l’avion sauf à ce moment. J’entends les cris aigus de femmes et d’enfants convaincus de mourir. Je me dis en moi-même que je mourrai à un moment où je vis quelque chose d’intense, bref une mort peu banale, mais ça ne me rassure pas pantoute ! Même les agents de bord ont le visage crispé; l’une d’elles pleure. C’est loin de me rassurer. Le pilote tente à nouveau d’atterrir, mais cette fois-ci, de l’autre bout de la piste. Après avoir monté à la verticale, nous avons tourné à angle serré à droite. Nous réussissons à atterrir en valsant sur le côté. L’avion fait de l’aquaplanage sur la piste. D’ailleurs, je me demande si on ne va pas justement sortir de piste. Dans la cabine, aucun mot, aucun son. Mes ongles sont déchirent les accoudoirs. L’avion s’immobilise. Tout le monde sort en silence. Tout près de l’avion, les véhicules d’urgence… On descend sur le tarmac et on embarque dans le bus vers l’aéroport, toujours dans un silence de monastère. Bienvenue à Madagascar mon Bob! Me suis-je dit.

Essayer de sortir de l’aéroport
J’étais seul. J’avais un gros sac à dos. Un 65 litres rempli à rebord à cause de mon inexpérience du voyage et du matériel de tournage. Je ne sais pas si vous le savez, mais c’était ma première fois dans l’aéroport d’un pays en voie de développement. Disons que l’aéroport de Tana à l’époque était euh… artisanal. Après avoir passé les douanes, j’ai tenté de retrouver mon sac dans la cohue. Les carrousels à bagages étaient sur le bord des portes de sortie. Il n’y avait aucun contrôle. Résultat: une foule de bagagistes improvisés se jettent sur les carrousels pour agripper les bagages avant même que les passagers ne puissent les prendre. J’ai dû jouer du coude et m’obstiner fermement avec un type qui avait empoigné mon sac, il voulait absolument le transporter. Je lui ai arraché des mains. Il m’a engueulé en malgache. (scuzé)

HALL

Prendre un taxi

Hum, voilà donc un défi intéressant. À ma sortie de l’aéroport, il y avait tellement d’offres improvisées de taxi que je n’y voyais rien; que des mains levées. Je décide d’en prendre un au hasard. Il avait l’air OK. Il m’amène à sa voiture, une vieille Renault 5 couleur bourgogne rouillée. J’ai mis mon gros sac dans son coffre, mais il ne fermait pas… je prends place à bord. Première constatation, l’intérieur de la voiture était inexistant ou presque, je veux dire que la voiture était nue sur métal de l’intérieur. Bon. Je me disais que l’important, c’était qu’il me mène à mon hôtel. En 2000, il n’y avait pas d’autoroute pour relier le centre-ville à l’aéroport. Elle était minuscule cette route et longeait des rizières. À mi-chemin, la voiture s’arrête.

-Est-ce qu’il y a un problème ?

-Je n’ai plus d’essence, monsieur.»

J’ai lâché un «Ben voyons !» bien senti.

-On fait quoi alors ?

-Je vais aller en acheter.

-OK, mais où ?

-Ici monsieur.

-Là, là sur le bord de la route ?

Je le vois s’avancer vers un type derrière une table haute en bois sur laquelle il y avait une dizaine de bouteilles de boissons gazeuses remplies… d’essence. La station-service c’était ça et imaginez-vous donc qu’il a acheté l’essence au verre ! Hé oui, un verre d’essence qu’il verse doucement dans sa Renault 5. Nous nous sommes rendus doucement à l’hôtel Ibis du centre-ville.

Essence frelatee
Quiconque s’est déjà rendu en Afrique, connait ce type de station-service d’essence frelatée. (Photo: africatime.com)

Se faire piéger
Rendu à mon hôtel, j’installe mes pénates. La chambre est très bien et détonne dans cette capitale bruyante et extrêmement pauvre. À ce moment, c’est le niveau de pauvreté le plus élevé que j’ai jamais vu dans ma courte existence. Ma naïveté en prend un coup. Normal, car Madagascar se classe au cinquième rang du triste palmarès des pays les plus pauvres de la planète. Si vous pensez avoir vu la pauvreté à Cuba quand vous êtes sorti de votre tout inclus, oubliez ça. Cuba ne fait même pas partie du top 25 des pays les plus pauvres.

Un jeune voyageur vulnérable

Une fois installé, je décide d’aller faire un peu d’exploration au centre-ville. Il faisait frais et le soleil brillait fort. Le Centre-ville d’Antananarivo est un endroit étrange, des bâtiments coloniaux déglingués, une circulation dense et des dizaines de mendiants avec enfants assis au milieu des boulevards et de ce trafic lourd. À ce moment, je n’ai plus aucun repère social; rien que j’ai vu ou appris de la société n’existe. Rien. Je me sens sur une autre planète. Plus j’observe mon entourage, plus je sens les regards sur moi, je commence à me sentir oppressé. Mes sentiments intérieurs se sentent en danger. Mon pouls s’accélère. Je suis au milieu de la foule et je suis une minorité visible. À ce moment précis, je comprends tout le sens de cette expression et pourquoi les communautés noires et LGBTQ2 se battent depuis toutes ces années. Je vis un cours de maturité en accéléré. J’ai la nausée. La fumée de bois générée par les petits kiosques de nourriture mélangée aux nuages de monoxyde de carbone relâchés par les voitures toussotantes en est sûrement la cause. Je presse le pas pour rentrer à l’hôtel. Arrivé à ma chambre, je m’effondre sur mon lit. Je fonds en larmes. Des larmes qui proviennent de loin, des larmes que je ne comprends pas tout à fait. Je pleure, je pleure. Je suis incapable de m’arrêter. Le temps passe, le jour et la nuit s’alternent à ma fenêtre; je suis incapable de bouger de mon lit, je suis paralysé, tétanisé. Je pleure encore… Ça fait maintenant trois jours. Je vis à ce moment, mon premier choc culturel. Madagascar m’a tendu un piège et j’y suis tombé comme un con.

La semaine prochaine:

Je vous raconte comment s’est déroulée ma traversée de la jungle malgache à bord d’un bateau commercial sur un fleuve à dormir avec les poules et plus encore.

 

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4 commentaires

  1. Je me suis retrouvé pareil en 1994 à 20 ans seul en plein milieu de la guyane pour ensuite traverser un bout de la fôret amazonienne.
    Mieux que des médicaments un témoignage comme le tien ç’est énergisant ! Merci Robert.

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  2. Bonjour Rober, quel circuit abracadabrant. Tu as réussi à me tenir en haleine encore une fois et j’ attends la suite sur le bout de ma chaise. Je me posais quand même une question…Si tu pouvais revivre cette aventure toutes ces années après, que changerais-tu?
    Dany

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