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Le côté sombre de Madagascar


Après mon aventure chez les criquets et mes douze heures de route éreintantes, j’ai décidé de ne pas reprendre la route et de revenir en avion. J’avais heureusement un petit budget (avion) pour mes aventures. C’est à Madagascar qu’il m’a été le plus utile. De retour dans la capitale, je décide de préparer mon deuxième périple. Cette fois-ci, je voulais réaliser un reportage sur un ancien bagne (prison) datant de la colonie. Le problème, c’est que ce bagne était sur une île au nord du pays plutôt difficile d’accès. Pour m’accompagner dans mon périple au nord, je me suis fait copain copain avec un journaliste malgache fort sympathique.

Rivo Andriakoto connaissait le pays par coeur et était connu de plusieurs. Il avait ses entrées partout et pouvait ainsi m’ouvrir plusieurs portes et me faire gagner beaucoup de temps. D’un air doux et tranquille, Rivo s’exprimait toujours calmement et pas très fort, il avait un tempérament asiatique. L’itinéraire était risqué en perte de temps potentielle pour le peu de temps dont je disposais. Mais ça, je l’ignorais complètement, car j’avais très peu d’expérience, alors j’ai tout simplement foncé. Rivo explique d’abord que de la capitale, il faut prendre avion vers la ville côtière de Majunga, puis prendre un autre vol vers Antsohihy. Ensuite, descendre une rivière pour atteindre la mer, pour finalement prendre une petite vedette pour aller sur l’île de Nosy Lava.

Twin Otter

Première classe

Nous quittons donc la capitale pleins de courage à bord d’un petit coucou d’Air Madagascar, un Twin Otter. Un avion canadien. Je suis rassuré. L’embarquement est tellement drôle, le transport des bagages se fait manuellement grâce à un charriot du style «barouette à foin». La sécurité n’est visiblement pas une grande priorité; à bord, on permet tout. Mon voisin de siège apporte des poules vivantes dans une cage d’osier alors que l’homme de l’autre côté de l’allée me demande de aide pour faire entrer son très gros poisson fraîchement pêché dans le compartiment à bagages en haut des sièges. L’eau de poisson puante me ruisselle ainsi sur le visage durant tout le vol. Rivo retient timidement son rire!

Arrivé à Antsohihy, une ville de 20 000 habitants, un ami de Rivo nous attends avec sa voiture pour nous conduire au quai de la rivière loza. Rendu au quai, Rivo tente de dénicher un propriétaire de bateau commercial afin qu’il nous fasse descendre la rivière jusqu’à la mer. Le capitaine qui a dit oui possédait un bateau à moteur d’une vingtaine de mètres (70 pieds) en fer. Il était gris. Pour 250 000 francs malgaches (22 $), il nous embarque avec lui. Le bateau était du style cargo, un long pont plat et large avec une petite tente au milieu pour s’abriter du soleil. C’est le seul bateau qui effectue tous les jours le trajet de 50 kilomètres sur cette rivière sujette aux marées. En embarquant à bord, je cherchais l’endroit où m’asseoir. Le capitaine me dit :

-Va là.

-Là ? Êtes-vous certain ?

-Oui, dit-il en riant, ça tiendra compagnie aux poules !

Colocs aviaire

Me voilà donc sous une tente en colocation avec une douzaine de poules dans une cage en osier. Laissez-moi vous dire qu’à 30 degrés et humide, ça ne sent pas les roses. En plus, pas moyen d’avoir du silence. Les belles ont jacassé pendant les cinq heures de navigation. On aurait dit une réunion Tupperware. Les cinq heures passées à naviguer sur les eaux calmes et troubles de la rivière loza, sont magiques. Je me couche sur les toiles sur le pont du bateau, le dos appuyé sur mon sac. À l’abri du soleil sous la tente, je sort le visage de temps à autre comme un chien de prairie qui sort de son terrier pour admirer le paysage. C’est beau. Je suis en pleine jungle tropicale sur un bateau. Je me sens comme ces aventuriers que je voyais à la télé, comme un Indiana Jones. Le jour tombe tranquillement et le village d’Ananalava pointe à proximité. Rivo me dit alors qu’il va falloir marcher un peu pour rejoindre l’auberge.

Bateau cargo rivière loza
Le seul bateau à assurer une liaison régulière vers Ananalava. (Photo : balademalgache.com)

Soudain, un son sourd se fait entendre et tout mon corps est projeté violemment à l’arrière du bateau. Qu’est-ce qui se passe Rivo ? Il me dit que nous sommes arrivés. Le capitaine a donné un élan à son bateau pour accoster directement sur la plage et s’ancrer solidement dans le sable. Il fait noir, je ne vois rien. Seul un mince quartier de lune offre une faible lueur. Je comprends qu’il n’y a pas de quai. J’enfile mon sac à dos lourd de 40 livres et je demande à Rivo comment débarquer du bateau.

-Bien en descendant par l’échelle. Dit-il.

-L’échelle ? Lui dis-je.

-Oui, à l’avant du bateau il y a une échelle, on va descendre par là.

-OK.

Arrivé sur le bord, je m’aperçois que l’échelle en question ne mesure que 30 centimètres de large et qu’elle est en cordage ! C’est à ce moment que je regrette de ne pas avoir écouté Robert Bolduc, mon prof d’éducation physique du primaire, quand il nous disait comment grimper correctement dans ces fameuses échelles accrochées au mur du gymnase et dont j’aimais ignorer l’existence… Je pense aussi à mon père qui est pompier, habitué à tous type d’échelles et je me trouve poche.

Complètement déséquilibré à cause de mon sac et aveugle, car il fait noir «comme su’l’oup» comme on dit en Beauce, je descends les deux premiers mètres doucement et puis je perds la main. Le dernier mètre ben… je l’ai tombé. Je me retrouve ainsi sur le dos les quatre fers en l’air comme une tortue géante des Galapagos. Je suis incapable de me lever. Le sol est boueux. Une boue visqueuse et collante, me «succionne» au sol. Ma chute se transforme en expérience de sauvetage, tel un rorqual échouée sur la grève. Six marins de l’équipage tirent sur tous mes membres pour m’extirper de ma misère. Une chance qu’il fait noir.

Ce soir-là, j’ai perdu ma dignité… Oh que oui, je me sentais comme un rorqual hors du commun…

Dans un effort de groupe concerté, l’équipage réussit à me remettre sur mes deux pieds. Je demande à Rivo :

-Combien de temps il nous reste ?

-Pas très long dit-il.

Pour les gens du Sud, les distances comme le temps c’est très relatif.

Après dix minutes de marche sur le bord de la plage à sentir toutes sortes  de choses se briser sous mes pieds complètement détrempés, je redemande à Rivo si c’est bientôt fini. Il me dit : «oui oui nous y sommes presque.» Deux kilomètres plus tard, nous voyons enfin une lumière au bout de notre tunnel noir. L’auberge Malibu tenue par des hippies français nous accueille.

Rivo et Robert
Sur cette photo il est environ 23h. Complètement exténués et couverts de boue, Rivo et moi sommes tout de même heureux d’être arrivés pour boire et manger.

Rêve propre

Je rêvais tellement d’une bonne douche, un vrai réflexe d’Occidental. Le petit hôtel Malibu offrait des douches communes, je me suis donc empressé d’aller occuper la place. Disons que mon odeur corporelle pouvait rappeler une chaude soirée d’été dans une foule sur les plaines d’Abraham au Festival d’été de Québec… ou l’odeur d’un dépotoir à ciel ouvert, ou l’odeur qui pouvait se dégager la première fois qu’on a ouvert le sarcophage de Toutankhamon.

Tout excité d’être sous la douche, je tourne le robinet au maximum. J’entends un filet d’air… puis l’eau arrive. Un mince filet. C’est tout ce que j’ai pour prendre une douche en profondeur, j’aurai eu besoin d’un lave-auto !

Rêve sale

Presque une heure plus tard, je crois être bien nettoyé, je me mets au lit et m’effondre de fatigue. Je dors à poings fermés quand en plein milieu de la nuit j’entends de faibles toc-toc-toc sur le volet en bois de ma fenêtre de chambre. Le cognement était de plus en plus insistant jusqu’à me réveiller. Inquiété, je demande à voix haute :

-C’est qui ?

Une voix de jeune fille répond doucement en cassant son français:

-C’est me lily.

-Qui ?

-Lily

J’ouvre le volet et la jeune fille de 14 ans est là devant ma fenêtre.

-Que veux-tu ?

-Je veul voul palé in pètip eu.

-Mais nous sommes en plein milieu de la nuit. Allez, vaut mieux aller te coucher. Bonne nuit là.

Je ferme les volets de ma fenêtre et elle s’empresse de mettre sa main. Elle dit :

-Non je voudrais vous offrir un service.

Oh shit ! C’est à ce moment que mon cerveau s’allume et que je fais plusieurs liens dans ma tête de naïf de l’époque. Cette jeune fille se prostitue. Elle est mineure. Elle a volontairement changé son chemin au quai d’Ananalava quand elle m’a vu. Je me souviens de l’avoir discrètement vue parler à l’oreille du capitaine qui l’a laissé embarquer par la suite. Elle a fait le voyage sur le bateau avec moi en échangeant regards et sourires. Moi, le grand naïf, je n’avais rien vu ! Je ne me sens pas très bien…

Devant son insistance, je suis obligé de lui mentionner clairement que je ne fais pas ce genre de chose, que je suis ici pour faire des reportages et je dois le dire fermement, car elle s’accroche. C’est d’une tristesse infinie, elle pleure en apprenant qu’elle ne fera pas d’argent avec moi ce soir. Cette enfant de 14 ans vit dans des conditions de pauvreté extrême et c’est son seul moyen de faire un peu d’argent. Je suis triste à mon tour. Elle quitte l’enceinte de l’auberge.

Le lendemain matin, je mets mon collègue journaliste Rivo au parfum de l’affaire. Il se dit désolé de la situation, qu’il aurait dû m’avertir, car c’est chose courante ici. Cette région éloignée et isolée de Madagascar est extrêmement démunie et dès qu’un blanc se pointe, il y a des occasions à prendre. Je n’ose pas imaginer tout ce qu’ont fait les blancs sans scrupule qui ont visité ce coin de pays avant moi.

Ébranlé, je garde en tête que j’ai un tournage à faire. Je dois réaliser un reportage sur cette prison abandonnée depuis de nombreuses années. Rivo trouve un pêcheur avec un bateau à moteur et nous voilà repartis. Une heure de bateau en pleine mer est nécessaire depuis la côte pour rejoindre la petite île de Nosy Lava. Arrivé sur la plage, je suis soufflé par la beauté des lieux. Une plage de sable blanc immaculé, une eau chaude à 27 degrés, et que des palmiers et des cocotiers, une vraie île déserte !

nosylava.jpg
Photo: http://blog.tirawa.com/

Paradis oublié

Il faut quelques minutes de marche pour apercevoir des ruines, des bâtiments en pierre mal conservés et ravagés par l’air salin. Malgré tout, il y a des gens qui y vivent. Le directeur de la prison m’accueille chaleureusement avec sa femme. Il est tellement content de voir de nouvelles personnes c’est incroyable. Il me présente rapidement au gardien de prison, lui aussi trop heureux de me voir. On m’offre une eau de coco et de la chaire de coco en guise de bienvenue.

Couverture Madagascar
Le gardien de prison et sa femme à Nosy Lava

Au fil de la discussion, je m’informe sur ce qui se passe réellement dans cette prison. Le lieu me semble tellement délabré que je peine à croire qu’il y a vraiment des prisonniers ici. Le directeur m’explique que c’est le pire endroit où un criminel jugé peut aller. Même chose pour le personnel. Il me dit candidement que si lui est ici, c’est parce qu’il a subi une mesure disciplinaire de la part de l’État, mais il ne veut pas me dire pourquoi. J’entame donc la visite du bagne avec le directeur sur les talons. Mon collègue Rivo nous suit. Lui aussi est très intéressé par les lieux, je crois qu’il va écrire un papier pour son journal. C’est un peu la suite de son histoire, car il y a réalisé un film en 1999.

Rendu à l’intérieur des murs, on me montre les lieux; une grande cour intérieure en pierre complètement desséchée. La prison a été construite en 1911. La végétation reprend peu à peu ses droits.Je me trouve à marcher sur les murs fortifiés et en bas c’est la cour des prisonniers. Il fait chaud. Il y a des latrines à ciel ouvert et sur un mètre carré d’ombre j’aperçois deux hommes, vêtus que d’une paire de sous-vêtements bleus déchirés  et troués. Ils sont presque nus. Leur peau foncée semble brûlée par le soleil.

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Photo: worldsoup.me

 

Ils n’ont pas bonne mine et n’ont aucune réaction à mon arrivée. Le directeur de la prison me dit que ces deux hommes ont commis des meurtres et qu’ils ont été envoyés ici puis laissés dans l’oubli. Ils n’ont aucune idée s’ils vont ressortir de prison un jour. Ils moisissent littéralement ici depuis de nombreuses années. L’un d’eux est en attente pour repasser en cour à nouveau, mais semble avoir été oublié. Jusqu’en 1999, la prison contenait pas moins de 200 criminels. Ils ont été transférés dans une autre prison construite à Analalava.  Le seul moyen de communication possible de cette prison est la radio, le bon vieux «CB» comme on dit.

Transport spécial

La journée avance et il faut quitter l’île avant le coucher du soleil. Avant d’embarquer, je constate que le directeur de prison s’éloigne dans un coin pour discuter avec le propriétaire du bateau. Je me demande pourquoi. Au moment d’embarquer, le pilote du bateau me qu’il faut embarquer un passager de plus. Puis, je vois arriver un prisonnier, menottes (des cordes) aux poings et vêtu de son seul sous-vêtement. Je demande à Rivo si on peut envisager une autre option, il me dit non et m’explique que cette prison est tellement oubliée que le directeur doit se débrouiller seul pour transporter les détenus et qu’il y a tellement peu souvent de visiteurs, que chaque occasion doit être saisie. Mon stress monte d’un cran. Au milieu du bateau face à moi, le meurtrier me regarde les yeux embrouillés. À mes côtés, Rivo n’a pas l’air plus rassuré et à l’arrière, le pilote vient de faire une bonne affaire. Disons que toute sorte de choses te passent par la tête à ce moment. Même s’il n’a pas d’arme, je ne connais aucunement l’état psychologique de cet homme. Ç’a été une heure très longue, surtout que les vingt dernières minutes, nous les avons faites à la noirceur, le soleil était couché. De retour à l’hôtel, en refaisant le fil de ma journée, je me suis dit que j’avais pris un gros risque puis, savez-vous quoi ?

J’ai aimé ça…

Note sur la prison : Après mon passage à cette prison en mars 2000, le gouvernement malgache a décidé de la fermer définitivement voulant sans doute éviter que d’autres journalistes viennent prendre des images peu flatteuses. Un des derniers prisonniers condamnés à perpétuité qui restait au bagne, a eu l’obligation de demeurer sur l’île pour «entretenir» les lieux. Voici un extrait d’un reportage de Thalassa sur le sujet. Il y a également  ce court reportage YouTube tourné en 2015 par un journaliste de France.  Il y a aussi cette petite capsule sur le même sujet.

Note sur Rivo : En 2005, j’ai appris le décès de mon collègue journaliste Rivo Andriakoto. Il est décédé d’un traumatisme crânien après une violente altercation dans un bar avec un autre journaliste. Rivo s’était déjà rendu au bagne de Nosy Lava en 1999 pour y réaliser le film «Damnés de la terre» pour lequel il avait obtenu le prix Albert Londres en 2000. Merci de ta gentillesse Rivo  et bon vent ! 

Message de Rivo

La seule note manuscrite qui me reste de Rivo.

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