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Le plus grand tabou du voyageur


Pour certains voyageurs, il arrive sans prévenir. Pour d’autres, au contraire, il s’annonce longtemps d’avance. Il est lourd, pénible et difficile. Tout bon voyageur l’a vécu ou va le vivre à un moment donné. Je parle bien sûr du choc culturel. Ce fameux choc dont on parle peu est pourtant bien réel.

Comment faire pour le gréer ? Comment passer à travers, comment éviter qu’il ne gâche votre voyage ? Notez que je ne dis pas comment faire pour l’éviter, car il est inévitable. Pis encore, il peut revenir à plusieurs reprises selon les endroits où l’on voyage. Personnellement, j’en ai vécu deux. Deux chocs culturels complètement différents, le deuxième était beaucoup moins douloureux que le premier. Voici comment ça s’est passé.

Dans mon article précédent Se faire piéger à Madagascar, je vous ai raconté brièvement comment j’avais vécu ce choc. Je suis atterri à Madagascar dans un orage et l’avion a du remettre les gaz pour éviter l’écrasement et faire une nouvelle tentative d’atterrissage dans l’autre sens de la piste. Pas besoin de vous dire qu’en sortant de l’avion j’étais «blêmette». Au carrousel à bagages, c’était le zoo. De jeunes hommes agglutinés et non contrôlés voulaient transporter ma valise à tout prix.  Même chose pour tenter de sortir de l’aéroport et de prendre un taxi; il n’y avait que des taxis illégaux, j’ai donc eu peur dès ce moment qu’il m’arrive quelque chose.

Le vrai visage du tiers-monde
Ma virée en taxi dans la capitale Antananarivo était aussi traumatisante. Je voyais pour la première fois de ma vie la vraie pauvreté. Pas celle de l’occident, mais celle du quatrième pays le plus pauvre de la planète au tournant des années 2000. L’odeur âcre des feux de bois allumés un peu partout et qui servaient à faire cuire la nourriture me donnait la nausée. En levant le regard, je voyais tous ces comptoirs de viande faisandée sur le bord des routes, l’odeur était pestilentielle. Sur mon chemin, rendu au centre-ville près de mon hôtel, des enfants assis en plein milieu de la rue, des handicapés lourds laissés à eux-mêmes en plein soleil, une mère et son bébé fouillent dans les poubelles, des vieillards réduits à manger de la terre tellement ils ont faim.

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Interview avec une femme malgache dont l’enfant sert d’esclave au Liban

Le transport a duré une heure, une heure où mes jeunes yeux de p’tit gars de région se sont remplis de misère humaine pis de pas beau. Une heure où on m’a exhibé bien involontairement tout ce que le monde avait de pire à montrer. C’en était trop. Mes yeux et mon cerveau étaient saturés. D’une certaine manière, le corps humain est bien conçu. Un trop-plein d’horreur a provoqué chez moi un genre de blocage mental, comme si ce que je voyais avec mes yeux n’était plus interprété par mon cerveau, dans le but de me protéger. C’est ce que j’ai ressenti, mais il était déjà trop tard.

Quand le dégoût se mélange à la peur
Arrivé à ma chambre d’hôtel — un hôtel plutôt confortable d’ailleurs — je me suis enfermé dans ma chambre et j’ai pleuré. Je pleurais aussi fortement qu’on pleure un être cher. J’étais en deuil de l’humain. J’avais mal dans la poitrine, ça brûlait comme pour une peine d’amour. J’étais seul et inconsolable et surtout incontrôlable. Je me souviens d’avoir appelé ma blonde au Canada sans me soucier du décalage horaire. Pour elle, c’était la nuit. J’ai appelé en panique. Elle ne comprenait rien, elle a eu peur pour moi. J’étais seul pour vivre mon choc culturel et je devais passer à travers seul. J’avais 21 ans et ce jour-là, je suis devenu un homme. Je suis demeuré trois jours dans ma chambre tétanisé sans pouvoir bouger ni  manger quoi que ce soit. Ouch !

J’écrivais alors que j’étais tombé dans ce piège — du choc culturel — comme un con. Un con. Peut-être pas tant que ça. Avec le recul, je m’aperçois que tous les ingrédients étaient réunis pour vivre ce choc. D’abord, je n’avais jamais vraiment voyagé sauf un petit séjour à Walt Disney à 7 ans. Là-bas, zéro risque de tomber en choc culturel devant la grosse face de Mickey ou le «trémoussage» de derrière de Donald Duck… L’autre élément qui a joué en ma défaveur face à ce choc, c’est le fait d’être passé d’un extrême à l’autre dans ma vie. Les contrastes de la société dans laquelle j’ai grandi et ceux du pays visité étaient très grands. Je n’étais pas non plus très bien préparé à vivre ça. Personne ne m’avait conseillé, personne n’en parlait. Point.

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Madagascar

Un choc-échec ?
Encore aujourd’hui, j’ai l’impression que le choc culturel vécu lors d’un voyage est tabou. Au moment où les voyageurs blogueurs comme moi affichent les pays visités sur leurs blogues comme des trophées de chasse, bien peu abordent ce sujet. Pourquoi pensez-vous ? Moi à cette époque j’ai vécu ce choc culturel carrément comme un échec ! Rien de moins. Dans ma tête, je venais d’échouer mon voyage. L’expression est lourde, mais je le croyais vraiment et ça ne faisait qu’empirer ma tristesse.

Les gens qui aiment voyager vont vivre toute leur vie des chocs du genre à des degrés divers. Dix-sept ans plus tard, je trouve ça complètement ridicule de m’être mis autant de pression sur les épaules au sujet de la «pseudo réussite» de mon voyage à Madagascar. En fait, réussir son voyage ça veut dire quoi ? Rien du tout. On ne réussit pas un voyage, on le vit non ? Au début de ma vingtaine, je n’avais pas la maturité nécessaire pour comprendre tout ça, alors j’ai vécu ça comme un échec. Je suis persuadé que la majorité des voyageurs vivent des chocs culturels et qu’ils ont honte d’en parler par la suite. J’ai rarement vu ce type de sujets sur les blogues de voyages. Et si on se mettait à en parler ouvertement ? Le choc culturel varie d’un individu à l’autre et peut être vécu plusieurs fois. Même notre bien veillant gouvernement canadien le reconnait ! C’est plutôt amusant de retrouver ceci sur le site du gouvernement :

«Bien des gens qui voyagent ou habitent à l’étranger subissent une période d’ajustement culturel que l’on appelle communément « le choc culturel ».

Pendant la première phase du voyage — souvent appelée « la lune de miel » —, la plupart des choses que vous verrez ou que vous ferez dans le pays que vous visiterez vous sembleront stimulantes et positives. Toutefois, dans un deuxième temps — ce qu’on appelle « le choc culturel » —, vous pourrez éprouver un sentiment de déracinement et de malaise général. Pour mieux affronter le choc culturel, apprenez à en reconnaître les symptômes :

  1. Vous pouvez ressentir de la colère, de l’inconfort, de la confusion, de la frustration, de l’irritabilité et une perte du sens de l’humour;
  2. Vous vous isolez et passez beaucoup de temps seul ou encore vous ne fréquentez que des Canadiens ou d’autres étrangers, et vous évitez tout rapport avec la population locale;
  3. Vous développez des sentiments défavorables à l’endroit des habitants et de la culture du pays d’accueil;
  4. Vous mangez et buvez de façon compulsive ou vous avez toujours envie de dormir;
  5. Vous vous ennuyez, êtes fatigué et incapable de vous concentrer ou de travailler efficacement.

Bon, le texte est un peu trop éducatif, bureaucrate et moralisateur à mon goût, mais on y retrouve quand même de bons éléments non ?.

Un deuxième choc
Cinq ans après mon traumatisme malgache, je retourne en Afrique pour une seconde fois. C’est le Burkina Faso qui m’accueille. En débarquant de l’avion, la chaleur du continent africain me replonge dans mes souvenirs. Cette fois-ci, je suis plus confiant, j’ai hâte de retrouver la chaleur et l’hospitalité du peuple africain. J’ai 17 jours pour parcourir le pays. Je suis accompagné de deux collègues de travail qui n’ont jamais mis les pieds aussi loin de chez eux. Le voyage se passe à merveille; malgré la chaleur insoutenable, je me plais bien au pays des hommes intègres. C’est ainsi que l’on surnomme le Burkina Faso. Puis un dimanche matin, je me retrouve par un concours de circonstances invité à l’église pour la messe dominicale — oui, ce genre de choses arrive en voyage —.

Mange des mangues

Enfants au Burkina Faso

Élevé dans une famille catholique non pratiquante et moi-même apostasié, je prends cette invitation comme une occasion découverte supplémentaire. J’assiste ainsi à la messe et tout se passe bien, les Burkinabés sont motivés et très pieux. Les chants et la musique dominent l’ambiance. En train d’écouter attentivement la musique, je sens l’émotion monter doucement en moi. Parti de la poitrine, elle monte et monte et je sens que ça sera plus gros que je ne le pensais. Je suis d’abord ému, puis je pleure. Coudonc, je fais-tu juste pleurer en voyage moé ? Je pleure, car je vois tous ces gens aux conditions de vie plus qu’ordinaires si heureux et motivés, ils prient pour un avenir meilleur, ils prient et demandent aux cieux de leur permettre de continuer à vivre et subvenir aux besoins de leur famille. Je suis submergé d’émotion. Je vis un autre choc culturel.

Introspection provoquée
Contrairement au premier choc plus traumatisant, celui-ci me plonge davantage dans l’introspection et une profonde réflexion sur mon mode de vie, sur le mode de vie à l’occidentale. Je suis à la fois triste et reconnaissant d’avoir cette chance d’être né à un endroit qui me permet de me développer et me réaliser pleinement, de ne pas me soucier de quoi sera fait demain, etc. Je suis aussi très humble devant ces gens si résilients, devant ces personnes qui malgré l’adversité tiennent bon et sourient encore.

Le plus beau dans tout ça c’est que les souvenirs qui me restent de ce voyage à Madagascar et au Burkina Faso sont positifs. En dépit des mauvaises expériences vécues, surtout pour le premier séjour, j’en garde un très bon souvenir. Pourquoi ? Parce que j’ai eu l’impression d’avoir grandi et d’être ainsi un meilleur humain. J’avoue. C’est cliché de dire qu’au Québec et au Canada nous sommes vraiment choyés et que nous vivons dans la ouate, mais savez-vous quoi ? C’est vrai. En tout cas, le gouvernement lui s’en préoccupe. Dans sa page sur le choc culturel il va même jusqu’à donner des conseils pour en diminuer les effets ! Alors voici ce qu’il faut faire, prenez des notes 😉

  1. Admettez franchement la présence de ces effets. Ce n’est pas un signe de faiblesse que d’admettre que vous vous sentez mal à l’aise, tendu ou confus.
    (Ouais, une fois admis au moins on sait à quoi s’en remettre !)
  2. Apprenez les règles de la vie du pays d’accueil. Essayez de comprendre comment et pourquoi les habitants font les choses comme ils les font. Leur comportement et leurs coutumes peuvent être différents des vôtres, mais ils ne sont ni meilleurs ni pires.
  3. Participez à certaines activités culturelles. Initiez-vous à une forme d’art, à la musique locale, à un sport ou encore à un art martial. Cet apprentissage vous rendra la vie plus intéressante.
    (Un art martial ? Ben voyons qui à écrit ça ?)
  4. Prenez le temps d’apprendre la langue. Les choses sont toujours plus faciles lorsque l’on comprend autant que possible ce que disent les gens. Ceux-ci apprécieront l’effort que vous faites pour communiquer avec eux dans leur langue, même si vous ne connaissez que quelques phrases simples, et cela vous facilitera la vie.
    (Oui excellent conseil clap clap !)
  5. Prenez soin de vous. Mangez bien, faites de l’exercice et dormez suffisamment.
    (Bon, pis mangez 5 à 6 portions de fruits et légumes chaque jour aussi) 
  6. Limitez votre consommation d’alcool. (Euh non ! Ah ok d’abord…)
  7. Promenez-vous. Mettez-vous dans la peau d’un touriste et découvrez les beautés du pays.
    (Bien c’est pas déjà ça qu’on est un touriste ?!?)
  8. Faites-vous des amis et nouez des liens. Faire la connaissance de la population locale vous aidera à surmonter les différences culturelles et à connaître le pays.
  9. Maintenez la communication avec votre famille et vos amis au Canada. Écrivez-leur et parlez-leur de vos expériences et de vos problèmes; cela vous aidera à y voir clair. Vous pourriez aussi tenir un journal pour y consigner vos idées et vos impressions.
    (Note: ne pas les appeler en pleine nuit et complètement paniqué…)
  10. Faites quelque chose qui vous rappelle « la maison ». Écouter la musique ou pratiquer un passe-temps familier est un excellent remède contre le mal du pays.(Oui j’ai toujours aimé scrapbooker sur une plage en Indonésie.)
  11. Évitez d’idéaliser la vie au Canada.
    (Yeah Right…)

Et vous quelles ont été vos expériences de choc culturel ? Racontez-les-moi et parlons-en tous !

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Catégories :Récits d'aventure, Réflexions

2 commentaires

  1. Salut,
    Et oui beaucoup vivent le déni du choc culturel qui pourtant est positif par son apport à comprendre et relativiser les choses..
    Cela existe d’ailleurs chez beaucoup d’immigrés qui se dévalorisent lorsqu’ils vivent des choses difficiles, comme tout un chacun, immigré ou pas…
    Merci Robert !

    J'aime

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