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Dans l’eau chaude au Burkina Faso


Le projet semblait déjà voué à l’échec. Moi j’y croyais, mais j’étais loin de croire que mon employeur embarquerait dans le projet. Le projet, c’était de partir trois semaines au Burkina Faso pour réaliser des reportages à diffuser sur les ondes de TVA Chicoutimi. Le projet, je le montais avec Claudia. Ayant l’expérience de voyage en Afrique, j’étais loin de me douter que ce voyage me mettrait dans l’eau chaude en plein milieu d’un rassemblement populaire.

J’ai connu Claudia à travers différentes conférences de presse au fil des années. Moi comme journaliste de terrain et elle, comme responsable des communications pour le Centre de solidarité internationale du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Une fille dynamique et toujours de bonne humeur. Claudia souhaitait offrir davantage de visibilité médiatique pour son organisme toujours à la recherche de financement. Moi je cherchais des moyens de voyager tout en faisant mon travail de journaliste. Disons que les opportunités du genre sont assez minces quand tu travailles pour une télé de nouvelles locales dont le mandat est de parler de ce qui se passe au Saguenay et au lac Saint-Jean… Pour réussir un tel projet, il fallait trouver de l’argent, beaucoup d’argent. Déplacer une équipe de télé du Canada vers l’Afrique n’allait pas se réaliser facilement. Claudia et moi avions trouvé un programme à l’intérieur de la défunte Agence canadienne de développement international (ACDI). Un projet qui s’appelait initiative des médias de masse. Ce programme permettait à des médias comme TVA de financer des reportages sur les différents programmes de l’ACDI. Étant donné que le Centre de solidarité était financé par l’ACDI indirectement pour ses programmes au Burkina Faso, nous avions donc une chance d’obtenir le financement. Mon patron de l’époque avait accepté que l’on participe au projet sans trop y croire.

Au terme de plusieurs mois d’attente et de papiers remplis, le verdict tombe: on nous accorde une aide financière de 22 000 $ pour réaliser nos reportages. Cinq reportages courts et deux reportages longs de 25 minutes chacun. Le but : suivre de jeunes coopérants volontaires dans leur première expérience à l’étranger en aide internationale. Vous auriez dû voir le visage de mon patron de l’époque complètement embêté par cette situation à laquelle il croyait plus ou moins. Malgré la subvention, certaines dépenses devaient être engagées de sa part. Comment justifier auprès de la haute direction qu’une station régionale fasse des reportages à l’étranger ? Comment justifier qu’un journaliste de région joue sur le terrain de Richard Latendresse ? Encore aujourd’hui, j’ignore comment il a défendu l’idée en «haut»…

Après de nombreux problèmes techniques et de règles absurdes, un mardi matin du mois de mars, Claudia, Jean-François le caméraman et moi, quittons l’aéroport de Bagotville en direction de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Tous les trois, nous étions vraiment excités. Il faut dire que la petite escale à Paris n’a pas aidé à faire diminuer notre excitation. Pour Jeff et Claudia, c‘était la première fois en sol africain. J’étais content d’avoir déjà vécu le choc culturel lors de mon périple à Madagascar cinq ans plus tôt. Nous arrivons enfin sur le tarmac de l’aéroport de Ouagadougou. Il est environ 21 heures. En sortant de l’appareil, une chaleur écrasante nous tombe sur la tête. Il fait plus de 35 degrés. L’odeur de l’Afrique envahit mes narines, un mélange de fumée âcre, de sable et de foin. Je souris. C’est comme si je retrouvais une vieille amie. L’Afrique a fait mon éducation de voyageur, je suis déjà conquis. Pourtant, je ne devrais pas tant pavoiser…

Dans l'eau chaude au Burkina Faso

En sortant de l’aéroport, Mylène nous accueille, c’est elle qui est responsable de coordonner le programme du Centre de solidarité sur place. Mylène est une Québécoise devenue africaine. Elle a fondé une famille avec Jean, un Burkinabé. Ils demeurent à Ouagadougou. Elle sera notre guide pour les dix-sept prochains jours. Elle est calme posée et sait où elle s’en va. Nous avons construit une planification très serrée, chose à ne pas faire quand on débarque en Afrique !

Dans l'Eau chaude au Burkina Faso

L’épreuve du séchoir à cheveux 
Les premières journées se déroulent sans encombre. Toutefois, nous avions largement sous-estimé les effets de la chaleur intense sur notre corps. Sérieusement, quand à 14 heures il fait 54 degrés Celsius, le corps du Québécois entre dans une lourde phase léthargique. On cherche de l’air frais, mais on n’en trouve pas, on cherche de l’eau froide, mais il n’y en a pas. On ouvre les fenêtres de la voiture pour avoir un peu de vent, mais l’effet est le même que celui de se braquer un séchoir à cheveux à la figure. C’est confirmé, on peut faire cuire un oeuf sur l’asphalte. Dans le camion, l’air conditionné ne suffit pas à la demande, chaque mouvement est lourd et pénible. Même l’équipement pour filmer refuse de coopérer. Nous avons tôt fait de comprendre qu’il faut imiter la population locale, c’est-à-dire s’étendre à l’ombre jusqu’à 16h.

Dans l'eau chaude au Burkina Faso

Au fil des jours, nous devenions de plus en plus adeptes du repos d’après-midi même si nous savions très bien que notre tournage prendrait du retard. Peu importe, nous étions incapables d’en faire plus. La chaleur étouffante commençait à nous affecter réellement. Lors de nos déplacements en dehors de la capitale, nous logions dans une auberge de petite ville dans le sud du pays. Cette auberge était tout ce qu’il y a de plus rustique. Une chambre et une salle de bain, voilà tout. Le confort était, disons inexistant. Nous étions dans l’aventure pure. Par exemple la nuit, le mercure tombait à 35 degrés, mais c’est encore très chaud, vous savez. On nous avait donné un truc : mettre un seau d’eau à côté de notre lit, puis prendre un pagne (genre de serviette légère) et l’imbiber d’eau, puis l’étendre sur nos corps presque nus durant la nuit. Le pagne séchait en un temps record, car la chaleur du Burkina Faso est sèche, il y a très peu d’humidité. Rien à avoir avec nos chaleurs québécoises. Laissez-moi vous dire que cette chaleur commençait à affecter notre moral et notre humeur. Le matin, Jeff, Claudia et moi, on s’évitait volontairement pour ne pas se tomber sur la tomate. Les nuits étaient difficiles.

Petit-déjeuner vivant 
L’auberge où nous logions incluait le petit-déjeuner. Trop content de pouvoir casser la croûte, notre trio se rend à la cantine de l’auberge; une table et des chaises dans une salle vide. Le gérant de l’auberge nous apporte trois bols avec du café soluble (instant), de l’eau chaude, trois morceaux de baguette blanche et un beurrier. C’était sommaire, mais nous avions faim… En m’approchant du beurre, je constate que des fourmis y
Dans l'eau chaude au Burkina Fasoavaient élu domicile.
D’abord apeuré, j’éclate de rire devant la face visiblement déçue et résignée de Jeff qui s’en remettait à son sac de noix apporté du Québec. Claudia décide de gentiment retourner le beurrier et demande s’il n’y a pas autre chose à mettre sur le pain. On nous apporte une boîte de lait condensé sucré Eagle Brand. Après quelques jours à déjeuner au Eagle Brand, on a vite compris qu’il valait mieux prendre un souper plus copieux le soir si on ne voulait pas souffrir de diabète après deux jours. Heureusement que le poulet existe ! Nos repas se sont par la suite essentiellement composés de brochettes.

Cérémonie protocolaire 
À la veille de notre départ de la ville de Pô, nous étions invités à prendre part à une fête dans un petit village dont j’oublie le nom. La fête a lieu en fin de journée. Nous sommes accompagnés de Mylène la coopérante et de son chauffeur. En arrivant sur les lieux, nous faisons les rencontres et les salutations d’usage. Toujours aussi affables et gentils, les Burkinabés nous accueillent et nous remercient d’être là. Jeff et moi prenons quelques images vidéos et puis nous retournons à la voiture ranger le matériel pendant que Claudia prend des photos pour son travail. La chaleur était encore une fois écrasante, il me fallait plus de quatre litres d’eau par jour pour passer à travers la journée. J’avais l’impression d’être un cheval qui cherche constamment son auge…

Se retrouver dans l’eau chaude
Après avoir rangé notre matériel, Jeff et moi, pas mal fatigués de courir sans arrêt depuis quelques jours pour faire du tournage, décidons de demeurer dans le 4X4 portes ouvertes pour roupiller un peu. Vers dix-huit heures au soleil couchant, Mylène vient nous retrouver. Elle est scandalisée par le spectacle qui s’offre à elle : Jeff et moi affalés dans la voiture. Elle nous dit sévèrement : «Mais qu’est-ce que vous faites là ? Les gens du village ont organisé la cérémonie et la fête pour vous, ils vous attendent déjà depuis une demi-heure, ils ont un hommage à vous faire !» Rapidement, nous sortons de notre torpeur. Nous sommes complètement déboussolés d’entendre Mylène nous parler aussi sèchement. Je lui réponds: «Ah OK sincèrement, nous sommes désolés, nous ne pensions pas que c’était pour nous.»
Dans l'eau chaude au Burkina FasoD’un air abattu, nous suivons Mylène vers la cour centrale et la cérémonie.
À notre arrivée, il y a deux fois plus de gens agglutinés dans la cour. Quand ils nous voient, les enfants se précipitent sur nous pour nous serrer la main. Des petites mains tellement sales et croûtées ! Ému, je continue à serrer des mains pendant une bonne vingtaine de minutes. Des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, des aînés. Tout le monde célèbre notre présence. À ce moment, des mots poubelle me passent par la tête, je ne suis pas tendre envers moi-même. Je me sens comme un gros cave cheap et épais d’avoir failli ignorer une cérémonie en son honneur ! La cerise sur le sundae ? Les Burkinabés du village nous remettent des cadeaux. Oui. Deux cadeaux chacun baswell ! J’ai reçu de la notable du village un karkwa avec des flèches entièrement faites à la main en plus d’une petite sacoche en cuir d’animal. Pour ce peuple, offrir un cadeau fait main est le plus bel honneur que l’on peut faire à un étranger. C’est à ce moment que je reçois une puissante leçon de vie. Alors que je me préoccupais de mon confort, je n’ai pas été à l’écoute des gens devant moi et j’ai failli rater une opportunité de rencontre humaine extraordinaire. Je remercie Mylène encore aujourd’hui d’avoir «sauvé» la situation. Sa connaissance des Burkinabés a sûrement aidé. Cette soirée est maintenant gravée solidement dans ma mémoire et a fait de moi une meilleure personne.

Système défaillant 
Notre voyage tirait à sa fin. Il nous restait une journée et demie dans le sud du pays à Pô, nous avions prévu d’aller visiter le village de Tiébélé et la réserve nationale de Nazinga pour voir des éléphants sauvages. La visite de Tiébélé était impressionnante. Tiébélé est un village où toutes les maisons sont des oeuvres d’art. En fait, il faudrait dire la Cour royale de Tiébélé, car c’est là que les notables et les chefs de nombreux villages de la région se rassemblent.

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Pour visiter Tiébélé, il y a des guides officiels. Il y en a quatorze biens identifiés avec un badge. Je vous encourage à les prendre, car ils vont vous faire visiter l’endroit dans le bon ordre et aussi ils vont vous livrer l’information de la bonne manière. Les cases sont tellement jolies, les entrées sont petites et basses, les extérieurs des maisons sont magnifiquement peints avec la technique ancestrale de peinture à pigments et refaites chaque année par les femmes. La Cour royale de Tiébélé est un labyrinthe complexe, mais très joli. Il y fait très chaud. Essayez d’y aller avant midi. Je vous conseille d’entrer dans l’une des cases où il fait très sombre. Vous allez découvrir le mode de vie du peuple Gourounsi. C’est complètement fascinant ! Après cette journée captivante, c’est là que les problèmes ont commencé. Mon état de santé se détériorait rapidement : fatigue, nausée, étourdissements et bien plus. Je suis rentré à la chambre pour me reposer. Le lendemain, jour de la visite des éléphants, je ne me sentais guère mieux. J’ai été obligé de décliner avec une grande tristesse la visite. Puis, nous sommes retournés dans la capitale, mais j’étais fort mal en point. Je demeurais couché toute la journée.

Dans l'eau chaude au Burkina Faso

Mylène s’inquiétait de me voir ainsi affaibli. Elle m’oblige d’aller consulter un médecin. Arrivé sur place, le médecin craint une crise de paludisme. Je passe donc tous les tests sanguins requis. Le médecin n’a finalement rien trouvé, mais je ne suis pas mieux pour autant. Étant donné qu’il ne reste qu’un jour avant mon départ, j’ai préfère attendre mon retour au Canada pour consulter un médecin là-bas. J’ai cru mourir ! Je ne me suis jamais autant senti mal de ma vie. Le vol de retour est désastreux, je passe tout le temps couché sur les sièges libres à l’arrière.

Arrivé chez moi (je demeurais à Chicoutimi à l’époque), je me précipite à l’urgence de l’hôpital. Sept heures plus tard, je vois un médecin. Il me renvoie à la maison. Il me dit de me reposer, car c’est peut-être seulement un parasite ! Le malaise finit par passer, mais je n’ai jamais su ce que c’était. Ce que je sais, c’est que je suis maintenant bien fragile en voyage… pas de chance pour un voyageur comme moi ! Sortir des sentiers battus, c’est savoir se lancer des défis à soi-même. C’est ce que j’ai fait en me rendant au Burkina Faso. Ce pays d’Afrique de l’Ouest est un bijou de bonté dans le rude écrin qu’est le Sahel. Mes petites aventures ne sont rien à côté des rencontres avec le peuple burkinabé.

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Le Burkina Faso vaut le détour. Prévoir au moins deux semaines, car les déplacements dans le pays sont laborieux. Il ne faut pas manquer les cascades de Banfora dans l’ouest du pays ainsi que la mare aux hippopotames à Bobo-Dioulasso. L’endroit est peu fréquenté, des pêcheurs locaux offrent des tours de barque. Bref, un gros coup de coeur pour le Burkina, mais surtout pour son peuple. Ce n’est pas pour rien qu’on surnomme le Burkina Faso le pays des hommes intègres. La chaleur et l’hospitalité des Burkinabés sont exemplaires. N’ayez pas peur d’entrer en contact avec eux. Ils vous inviteront à la maison et vous offriront «l’eau de bonne arrivée».

Infos budget

  • Pour vivre dans le pays, 25 dollars par jour seront amplement suffisants.
  • Je vous recommande de louer une voiture avec un chauffeur, c’est plus sécuritaire et pratique. Attendez-vous à payer environ 250 $ pour 7 jours de location.
  • Faites des provisions à Ouagadougou avant de partir dans les autres régions.
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2 commentaires

  1. Wowwwwww quel récit ! Ouf ! que d’émotions. Merci de m’avoir replongé dans ce périple le temps de quelques minutes. Ces trois semaines sont à jamais gravées dans ma mémoire, et dans mon cœur.

    Aimé par 1 personne

  2. Nous avons quand même eu la chance de vivre une expérience hors du commun !

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